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AdALA Association des Amis du Littoral d'Anglet

Rencontres de Chiberta : VIIes Rencontres de Chiberta : Philosophie du rivage
Posté par Adala le 28/05/11 (1936 lectures)
Rencontres de Chiberta

La conférence, présentée par M. Christophe LAMOURE – Professeur de philosophie, créateur l’école Kalos - s’intitulait « Philosophie du rivage ».

     Le littoral, l'espace littoral, attire de plus en plus. On souhaite non seulement y séjourner mais on veut y vivre. Ces dernières années, sa population augmente dans des proportions importantes, comme si on avait pris conscience de tenir là un simili-paradis sur terre.

« Là, tout n'est ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté », semble clamer un chœur unanime, ancrant enfin la rêverie de Baudelaire en une destination précise. La douceur d'aller vivre là-bas, y aimer à loisir, y aimer et mourir n'est plus un songe, une divagation à laquelle s'abandonner, mais le projet d'un grand nombre de contemporains. L'utopie a trouvé son lieu. Que la réalité soit plus contrastée, c'est l'évidence, cependant les charmes du rivage semblent l'emporter infiniment sur toute réserve, aussi fondée soit-elle.

Ainsi, une nouvelle mythologie, au sens que Roland Barthes donnait à ce terme, est née en bord de mer et hante la modernité. Décrypter les éléments de cette mythologie et ce qu'elle traduit – trahit ? - de l'esprit de notre temps, tel était le projet de cette conférence.

Ndlr Adala : Avec plus de 120 participants conquis, Christophe LAMOURE nous a offert un moment de réflexion et de partage rare sur un thème novateur, « une rencontre riche et une joyeuse expérience » selon le philosophe. Nous vous proposons de lire avec attention le texte de sa conférence ; nous serions heureux de recevoir vos remarques, réflexions, questionnements , ... ouvrant ainsi un espace d'échanges donnant une suite à cette réflexion initiale. Pour ce faire, il vous suffit de nous envoyer un courriel à l'adresse suivante : christophe.lamoure@laposte.net .

Pour lire le texte de la conférence ou le télécharger , cliquer En savoir plus... ou La suite...



Pour télécharger le texte de la conférence « Philosophie du rivage » cliquer ici.


« PHILOSOPHIE DU RIVAGE »

Christophe Lamoure

 

Je vais vous proposer une réflexion au sujet d'un phénomène qu'on peut observer aujourd'hui dans les sociétés occidentales : il est un espace géographique qui attire de plus en plus de gens, non seulement pour y séjourner, mais pour y vivre et l'on observe, en effet, les populations migrer, pour une part significative, vers ces lieux. Cet espace, c'est le rivage ou le bord de mer.

Une étude de l'INSEE datant de 2008 indique par exemple que l'espace littoral aquitain a vu sa population progresser deux fois plus que celle du territoire régional au cours des trente dernières années. Cette croissance démographique est liée aux migrations, autrement dit les arrivées sont très largement supérieures aux départs.

Qu'est-ce qui fait la séduction d'un lieu ? Comment se construisent les représentations qui confèrent à un espace un tel pouvoir d'attraction ? Que révèlent de l'esprit du temps, des mentalités et des sensibilités la promotion des rivages comme lieu de vie ? Voilà quelques questions que je vais aborder. Mais d'abord, une question préalable : en quoi la philosophie est-elle un instrument approprié pour envisager ces questions ?

Envisageons la philosophie du point de vue d'Épicure, célèbre philosophe grec du 3ème siècle avant Jésus-Christ. Il la présente en ces termes :

« Que nul, étant jeune, ne tarde à philosopher, ni, vieux, ne se lasse de la philosophie. Car il n'est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard, pour assurer la santé de l'âme. Celui qui dit que le temps de philosopher n'est pas encore venu ou qu'il est passé, est semblable à celui qui dit que le temps du bonheur n'est pas encore venu ou qu'il n'est plus. » (Lettre à Ménécée, 122).

La philosophie a donc un but, le bonheur, et, parce que ce but est commun à chacun d'entre nous – nous souhaitons en effet tous être heureux et tout ce que nous entreprenons, directement ou indirectement, nous le faisons en vue d'être heureux ou de pouvoir être heureux – parce que le bonheur est notre désir à tous, la philosophie s'adresse à chacun d'entre nous.

Une vie, n'importe quelle vie, peut donc se comprendre comme une suite d'essais pour être heureux, pour mener une vie heureuse. Épicure précise : « Il faut donc méditer sur ce qui procure le bonheur, puisque, lui présent, nous avons tout, et, lui absent, nous faisons tout pour l'avoir. » Déterminer les moyens les plus appropriés afin d'atteindre le bonheur est par conséquent décisif. On notera aussi qu'Épicure définit le bonheur comme santé.

Or la santé d'un individu, la santé du corps et de l'âme dépend étroitement du lieu où il vit. C'est un point sur lequel il nous faudra revenir : on regarde un lieu comme un lieu de vie heureux aussi en raison de ses effets sur le corps et sur l'âme. Il y a des lieux qui font du bien au corps et à l'âme, peut-être est-ce le cas des rivages ou à tout le moins de l'idée qu'on s'en fait.

Je pense donc que la question qui donne sens à cet essai est une question philosophique. Il faut partir de la question : que signifie vivre pour un être humain ? Et répondre aussitôt, vivre, c'est bien entendu toujours vivre en un lieu déterminé. La question du lieu de vie est sans aucun doute une question essentielle dans la recherche du bonheur.

Un lieu de vie, ce n'est pas un espace indistinct ou neutre au sein duquel nous évoluons abstraitement ou mécaniquement, un lieu de vie, c'est un espace chargé d'une mémoire, d'une histoire, marqué de valeurs, riche d'expériences et de sensations, associé à un imaginaire puissant. Toutes ces dimensions caractérisent un lieu donné et lui confèrent un coefficient de séduction, un coefficient d'attractivité singulier, de telle sorte qu'on peut l'évaluer comme un lieu de vie désirable ou non, un lieu où nous pourrions être heureux ou non.

On pourrait imaginer que de telles préoccupations, aussi concrètes, aussi prosaïques ou aussi élémentaires, n'ont tenu que peu de place, voire aucune, dans la réflexion des philosophes. Or, on se tromperait, au moins pour un certain nombre d'entre eux qui ont, au contraire, attaché un grand intérêt à ces considérations. Sans doute, le philosophe qui a mis en évidence le plus nettement cette question du lieu de vie comme élément crucial de la démarche philosophique est Friedrich Nietzsche. Dans Ecce Homo, il aborde la question du lieu et du climat en ces termes :

« Il n'est donné à personne de pouvoir vivre à sa guise n'importe où (…). Si grande est l'influence du climat sur les échanges organiques, qu'il ralentit ou accélère, qu'il suffit d'une erreur dans le choix du lieu et du climat pour, non seulement détourner un homme de sa tâche, mais même la lui cacher : il la perd tout à fait de vue. »

La question qui va nous occuper n'est pas une question marginale. Elle n'est marginale ni sur un plan général dans l'ordre des préoccupations qui sont les nôtres, ni sur un plan philosophique puisqu'elle touche en son fond à une question philosophique essentielle, celle du bonheur.

Je vous invite donc à réfléchir à un espace singulier et à notre façon de l'envisager, l'espace du rivage.

Longtemps, dans notre culture, mais c'est un trait qui la dépasse et qui se retrouve dans nombre d'autres cultures, la mer et les bords de mer ont été considérés comme des lieux énigmatiques et effrayants. La mer apparaissait comme l'envers de la terre, du point de vue des valeurs et de l'imaginaire qui lui étaient associés.

La terre est le lieu stable par excellence, un sol où l'on peut s'enraciner, un espace que l'on peut cultiver, où l'on peut construire et que l'on peut habiter. Bâtir, habiter et cultiver, trois actes fondateurs de toute civilisation supposent une terre à l'abri, dans la mesure du possible, des catastrophes, c'est-à-dire des armées ennemies pouvant déferler mais aussi des éléments naturels pouvant se déchaîner. Dans les terres, soustrait à une exposition qui le fragiliserait, éventuellement en hauteur dominant le paysage alentour, laissant la vue porter au loin pour échapper à la surprise d'une invasion soudaine, au cœur d'espaces d'où tirer les produits nécessaires et où élever du bétail, tels étaient les traits du lieu de vie propice à la prospérité et à la sécurité d'une communauté d'hommes.

Mais ces considérations concrètes et pratiques se doublaient d'autres qui, elles, relevaient d'un fond de mythes et de croyances et qui conspiraient à dessiner les rivages et la mer en des couleurs et sous des formes qui ne pouvaient que susciter la peur et la répulsion. La mer est par essence un espace mouvant, instable, dangereux. Espace sauvage, non domestiqué par l'homme et impossible à soumettre à sa volonté, la mer semble tenir en respect le pouvoir des hommes à plier la nature à ses intérêts et à ses désirs. En conséquence, on projetait sur elle un certain nombre de motifs propres à décliner les angoisses et les incompréhensions des hommes : la mer devenait le refuge de forces incontrôlables dont la puissance provoquait l'effroi. Ces forces redoutables étaient assimilées à l'anarchie à la violence, au chaotique, à l'incontrôlable et même pouvait évoquer la figure du démoniaque. Ainsi, l'historien Alain Corbin écrit :

« L'océan chaotique, envers désordonné du monde, séjour des monstres, agité des puissances démoniaques, se dessine comme l'une des figures insistantes de la déraison ; la violence imprévisible de ses tempêtes hivernales atteste sa démence. Jean Delumeau souligne combien est fréquente l'association établie entre la mer et la folie ; il évoque à ce propos l'image de Tristan rejeté par les mariniers sur les côtes de Cornouaille, et la nef, instrument flottant de l'exclusion des fous, confiés à l'élément qui s'accorde à leur fantasque comportement » (Le territoire du vide, p.18).

Qui souhaiterait vivre près du repère du démon, à proximité d'un milieu dont on s'imaginait qu'il était peuplé de monstres terribles et menaçants, exposé à un élément dont la violence et la fureur pouvait emporter comme fétu de paille tous les ouvrages faits de main d'hommes ? L'air, lui-même, chargé des humeurs de l'océan était supposé affecté les sens et l'esprit de ceux qui le humait trop fréquemment. La folie menaçait l'homme des bords de mer mais le dégoût aussi face à cette bande de terre constamment recouvert des déchets rejetés par la mer.

Une autre dimension de cette géographie tout à la fois physique et imaginaire doit être pointée : les bords de mer apparaissent comme des lieux frontières entre ces deux mondes : le monde de la terre et le monde de la mer. Le rivage est une ligne et un point de contact entre des éléments et des puissances antagonistes, opposées et dès lors cela en fait un lieu dangereux, agité d'intensités contradictoires, un lieu de perturbation où l'équilibre et la fermeté de la terre ne sont pas encore établis, un lieu de métamorphoses, un lieu informel. Le rivage est un entre-deux et, à ce titre, c'est un lieu de confusion, un lieu trouble. A. Corbin indique :

« La ligne du contact des éléments constitutifs du monde est aussi celle de leur affrontement et de leur folie ; c'est là que le précaire équilibre qui s'établit entre eux risque de se défaire ; c'est d'abord sur ce limes que s'accomplira la submersion, que débutera la chaîne des cataclysmes. C'est sur ce bord mieux qu'en tout autre lieu que le chrétien peut venir contempler les traces du déluge, méditer sur l'antique punition, éprouver les signes de la colère divine. Seul le port, théâtre du désir, de la nostalgie et de la liesse collective, échappe à ce schème répulsif » (p.20).

L'image du déluge évoquée par Corbin témoigne éloquemment du rapport plein de craintes que l'homme entretient avec l'élément aquatique, l'eau ici agent du châtiment divin et principe de mort. La mémoire de notre culture est marquée de façon indélébile et profonde par ce récit biblique mais si aujourd'hui ce « souvenir » est enfoui et si sa force agissante dans l'univers de nos représentations est neutralisée et supplantée sans doute par d'autres images, par le passé, il n'en allait pas de même : les sensibilités et les mentalités se structuraient à partir et autour de ce substrat mythique et religieux. On peut d'ailleurs trouver une traduction païenne - une parmi d'autres - de cette peur, dans le récit de l'Atlantide dont Platon a donné une version dans son ouvrage Le Timée : une civilisation extrêmement brillante mais corrompue par son matérialisme et rongée par l'orgueil est engloutie sous les flots et n'en demeure plus rien. L'eau a effacé toute une culture et ses représentants avec une force irrésistible. Cet élément est capable de balayer toute présence humaine sans aucune opposition sérieuse.

Autre illustration de cette représentation de la mer comme lieu de péril et d'errance : l'histoire d'Ulysse, le héros d'Homère, dérivant sur les flots et proie d'une série de dangers qui menacent sa vie et l'arrachent à sa condition d'homme. Le châtiment que les dieux lui infligent suite aux crimes commis lors de la guerre de Troie consiste à errer sur la mer. Tout le but et le sens de son périple est de retrouver son royaume bien terrestre d'Ithaque et de reprendre place parmi les siens. L'être humain est un terrien.

Ainsi, les faits et les valeurs se combinaient pour détourner les hommes de l'attrait des rivages et les ancrer, si l'on peut dire, durablement dans les terres.

Comment s'est opéré la conversion du désir pour les bords de mer ? Sans doute, faut-il pour comprendre ce phénomène l'inscrire dans une histoire plus vaste du sentiment de la nature.

Une première époque pourrait être envisagée comme l'époque où l'on se représente la nature comme une déesse animée de forces et d'esprits qu'il s'agit de se concilier mais dont on sait qu'ils surpassent le pouvoir des hommes. C'est à ce registre qu'appartiennent les descriptions qui précèdent. C'est la nature magique au sein de laquelle les êtres humains sont dans une situation de dépendance et de soumission par rapport à ces forces. Il y a une dimension sacrée qui imprègne la nature et conduit l'homme à observer vis-à-vis d'elle une attitude faite d'émerveillement, de peur et de révérence.

Certains lieux dans cette nature sont favorables à la vie et à l'épanouissement humains, d'autres sont au contraire dangereux pour l'être humain et doivent être évités. C'est le cas, nous l'avons vu, de la mer et des bords de mer. Une géographie secrète et magique doit donc être peu à peu établie de telle sorte que le séjour humain se déroule dans les conditions les meilleures. Le monde, la nature n'est pas le domaine de la puissance humaine et de son déploiement, ils sont au contraire le lieu d'expression de puissances supérieures auxquelles l'homme est soumis et dont il doit s'attirer la protection ou la bienveillance. La nature n'appartient pas à l'homme.

Une deuxième époque voit le jour avec les progrès des sciences et la nouvelle philosophie, celle de Descartes en particulier, qui les accompagne et les favorise. De ce point de vue, la nature est assimilée à un espace géométrique doué de propriétés qu'il est possible de déterminer mathématiquement. On connaît la formule de Galilée : « La nature est un livre écrit en langue mathématique ». Il s'agit alors de découvrir ces lois et par la connaissance de dévoiler les secrets de la nature de telle sorte qu'elle soit peu à peu élucidée par la raison et ne présente plus aucune trace de mystère. Cette démarche conduit à élaborer un tout autre rapport à la nature que celui de la première époque : ne dominent plus les sentiments d'admiration, de terreur et de respect mais le désir de savoir, la libido sciendi, qui fait de la nature un objet de connaissance. On l'envisage d'une façon qui se veut objective, neutre, libérée du jeu des valeurs, des croyances et des sentiments qui jusqu'alors prévalaient. Bref, la science désensorcelle la nature. Cet espace mesurable, calculable traduit la maîtrise intellectuelle et théorique de l'être humain qui, s'il « n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature est un roseau pensant » ainsi que l'écrit Blaise Pascal, c'est-à-dire que l'être humain est capable de prendre possession de la nature par l'esprit. De plus, cette possession intellectuelle prépare une autre forme de maîtrise, la maîtrise technique. Grâce au savoir qu'il en acquiert, l'homme devient capable de comprendre les forces de la nature, de les manipuler et d'exploiter ses richesses et son énergie selon sa volonté. Après avoir été appréhendée comme un lieu spirituel dans la première époque, la nature est appréhendée comme un espace géométrique et comme un espace mécanique. La nature est plan, la nature est machine, l'homme se fait géomètre et ingénieur.

La troisième époque, celle qui nous intéresse plus particulièrement, vient conjuguer autrement le rapport de l'homme à la nature. Une autre dimension voit le jour qui est liée au développement du temps libre et des loisirs qui lui sont associés : la nature apparaît dans ce contexte comme un lieu de jouissance, c'est-à-dire un lieu qui ménage à la fois la possibilité du jeu et du plaisir. Ces deux aspects de l'existence, le jeu et le plaisir, prennent dans les sociétés occidentales développées une importance qui ne cessera de s'affirmer depuis le 18ème siècle jusqu'à aujourd'hui. D'abord, ce sont les classes privilégiées qui, bénéficiant de ce temps libre, peuvent le distraire des tâches laborieuses et contraignantes pour l'orienter vers la recherche de satisfactions plus personnelles et plaisantes, puis ces possibilités vont progressivement se démocratiser et s'ouvrir à une population de plus en plus vaste. On connaît cette histoire de l'avènement d'une société de loisirs. Elle affecte bien sûr la façon dont on se représente la nature et le jeu des valeurs qu'on projette sur elle. Un nouveau code s'instaure qui déchiffre la nature selon les possibilités de jouissance qu'elle recèle.

Des lieux, des espaces offrent de riches perspectives à ce projet, perspectives qu'on pourrait organiser selon au moins quatre critères : les émotions esthétiques, les vertus de salubrité, les pratiques sportives et les émois sensuels ou érotiques. Le point commun à ces critères, c'est qu'ils se rapportent tous au corps qui, dans les Temps modernes, semble devenir la valeur cardinale. On observera d'ailleurs une conjonction entre plusieurs phénomènes apparemment distincts mais qui en vérité obéissent à une même logique et, sans doute, disent quelque chose de notre culture : on assiste à une même promotion du corps que ce soit dans la sphère des sciences et des techniques qui envisagent le réel comme matérialité ou dans la sphère des mœurs et des usages qui tendent à imposer l'idée d'un être humain totalement identifié à son corps. Cette valorisation du corps, au détriment de ce qui autrefois était regardé comme plus essentiel, à savoir l'âme, explique que le temps libre que la société industrielle et démocratique permet de dégager est un temps qui sera de plus en plus dévolu à des activités qui concernent le corps plutôt que l'esprit. Pour le dire simplement, on va plus volontiers à la plage qu'à la bibliothèque.

Bien entendu, le corps humain est une réalité complexe : il est à la fois un corps vivant, un corps sensible et un corps désirant. Il appelle donc des spectacles qui lui procurent des émotions et des sentiments agréables et intenses, des soins qui lui conservent ou lui rendent la santé, des activités qui lui permettent de dépenser son énergie et qui, en outre, lui conservent ou lui donnent une belle apparence et enfin des expériences qui satisfassent son appétit sensuel. Ces différents aspects peuvent se distribuer de façons variées en fonction des individus mais ils dessinent une configuration d'ensemble, ils distinguent des coordonnées sensibles et psychologiques qui structurent en partie nos attentes, nos désirs, nos faits et gestes. Or dans un tel univers mental, la mer et les bords de mer vont prendre une place croissante dans notre imaginaire, dans notre sensibilité et dans nos vies.

En effet, selon ces quatre critères, les rivages répondent idéalement à nos attentes, à nos désirs. Ainsi que le rapportent les historiens, on voit à partir du milieu du 18ème siècle, émerger un nouveau discours, discours savant, médical qui, loin de confirmer les craintes antérieures sur les effets délétères du climat marin, vantent ses qualités. Le savoir disqualifie et dissipe les croyances archaïques et invite à fréquenter ces lieux autrefois évités. Les médecins vont donc promouvoir les vertus hygiéniques et salubres de l'air marin, de l'eau de mer, des bains, de la promenade sur le sable. Alain Corbin écrit :

« Ainsi, peu après le milieu du XVIIIème siècle, la mode du bain de mer naît d'un projet thérapeutique ; les médecins prescrivent une véritable cure inspirée du modèle proposé par les stations thermales, alors très en vogue » (p.84). Plus loin : « Le primat du bain thérapeutique induit la gamme des usages de la plage. On ne vient pas ici s'exposer aux rayons du soleil qui congestionne, dessèche la fibre, colore la peau d'un hâle laborieux et qui, de toute manière, suscite le déplaisir. On ne s'allonge guère sur le sable ; on le parcourt ; on s'y assied. La plage est un lieu de déambulation, de conversation ; elle prolonge le circuit de la promenade inaugurée sur les dunes ou le long du sentier de la falaise » (p.94).

On notera qu'à ce moment les considérations thérapeutiques laissent encore en retrait les considérations de plaisir. L'accent est porté sur les vertus curatives d'un séjour en bord de mer et non sur ces vertus jouissives. « Sur les bords de l'océan, on tente de calmer des anxiétés nées de la perte de la vigueur, de l'étiolement, de la pollution, de l'immoralité citadines ; mais cette quête tâtonnante de l'harmonie du corps et de la nature exclut paradoxalement l'hédonisme » précise A. Corbin (p.113). Cette exclusion se manifeste par exemple par les impératifs de pudeur qui règnent alors et imposent aux baigneurs des tenues qui abritent le corps des regards indiscrets et aussi qui neutralisent la séduction propre au corps dénudé.

L'attente esthétique se trouve elle aussi comblée par les bords de mer mais cette satisfaction n'est devenue possible que parce que notre regard a opéré une conversion bouleversant notre sensibilité et notre conception du beau. Longtemps, on a pensé la beauté sur le modèle d'une forme harmonieuse, équilibrée et achevée. Cette sensibilité a été façonnée par les grecs et se fondait sur une valeur prééminente accordée à la limite. Une belle figure est une figure proportionnée dont les limites se distinguent clairement et nettement. La limite est l'expression du caractère fini, achevé de la réalité considérée, sans quoi celle-ci est informe et ne saurait alors être jugée belle. Le spectacle des côtes de bords de mer et la mer elle-même se soustraient à ce code esthétique dans la mesure même où la ligne du bord de mer est mouvante, incertaine, la découpe de la côte anarchique, chaotique, hérissée et la mer, elle aussi agitée, instable, ne permet pas au regard de l'embrasser, elle le déborde de toute part et ne procure pas le plaisir d'une forme achevée mais désoriente le regard, égaré dans un espace trop vaste pour lui. C'est sous l'influence du baroque puis du romantisme que de nouvelles valeurs esthétiques vont apparaître qui transforment l'appréciation de la mer et de ses rivages. En effet, une esthétique du pli, du mouvement, du reflet, du miroitement, du jeu de lumières et d'eaux se développent qui va trouver évidemment une illustration magistrale dans le spectacle de la mer et des côtes. De plus, un nouveau sentiment esthétique va naître dans le courant du XVIIIème siècle qui là aussi trouvera dans l'océan une source inépuisable : c'est le sentiment du sublime. Il est suscité par le spectacle d'une réalité immense, vaste, quasi infinie face à laquelle vous éprouvez dans le même temps le frisson de votre petitesse, de votre fragilité et l'exaltation de la grandeur et de la puissance, voire du déchaînement, de la nature. Par exemple, Joseph Addison, poète anglais, écrit en 1712 : « […] de tous les objets que j'ai pu voir, il n'en est aucun qui touche mon imagination autant que la mer ou l'océan. Je ne puis voir se soulever ce prodigieux amoncellement des eaux, même par temps calme, sans être agréablement surpris ; mais quand il s'exalte en tempête, tant et si bien que l'horizon de tous côtés n'est plus que lames écumantes et montagnes flottantes, il est impossible de décrire l'exquise horreur qui se dégage d'un tel spectacle. Un océan agité, pour un homme qui fait voile à sa surface, constitue, selon moi, le plus énorme objet qu'il puisse voir en mouvement, et donne par conséquent à son imagination l'une des plus hautes espèces de plaisir qui puisse naître de la grandeur. »

Le troisième critère concerne les pratiques sportives qui, on le sait, vont prendre de plus en plus d'importance dans nos pratiques culturelles. Il n'est guère besoin de s'appesantir sur le fait que la mer et les bords de mer représentent de ce point de vue un espace privilégié. Le bain, la natation, la marche, les jeux qu'il est loisible d'installer sur la plage et puis plus récemment tous les sports de glisse indiquent clairement toutes les possibilités offertes dans ce cadre pour répondre à ce désir. Le souci du corps, à la fois comme désir et comme exigence dans de l'homme moderne, trouve sur la plage une de ses traductions les plus abouties.

Enfin, la recherche du plaisir, le goût de la sensualité conduisent irrésistiblement aux bords de mer où les corps se donnent à voir comme nulle part ailleurs et où les sensations qu'il peut éprouver se déclinent de façon riche et variée. En effet, la pudeur va perdre de plus en plus de terrain ou, devrais-je dire plus exactement, la pudeur va perdre de plus en plus de tissu, de même que le système de valeurs qui lui était attaché, et qui envisageait le corps et la nudité comme source de tentations immorales et comportement ostentatoire indigne, va perdre son influence. Une révolution ou une réforme des mœurs va promouvoir le plaisir, le corps, le dévoilement comme autant de valeurs, symboles d'une vie affranchie et authentique, émancipée d'une morale pudibonde et rigide. Le corps s'exhibe aux autres mais il s'offre aussi à l'action des éléments : la fraicheur de l'eau, la chaleur du soleil, la caresse de l'air, le contact du sable sont autant d'expériences sensibles et sensuelles qui comblent un corps vécu comme en état de désirs et en attente de plaisirs.

On conçoit donc que le désir du rivage tient à une combinaison complexe et subtile de motifs qui ont façonné notre imaginaire, notre sensibilité et qui ont donné naissance à des aspirations et à des pratiques nouvelles. La séduction des bords de mer est impensable indépendamment de la mentalité de l'homme moderne et des thématiques qui la structurent. Cette attraction dont l'histoire du tourisme témoigne abondamment et qui voit chaque année déferler une population toujours plus nombreuse sur les côtes a pris une forme plus spécifique encore. Car non seulement les gens désirent passer leurs vacances en bord de mer mais de plus en plus, les chiffres sont eux aussi éloquents, les gens désirent s'installer et vivre dans ce cadre. Il n'est plus seulement le refuge idéal pour se reposer, se détendre et s'amuser en attendant de reprendre sa vie active mais il est l'endroit où l'on souhaite grandir, travailler et finir ses jours.

Tout se passe alors comme si l'équilibre et la séparation entre le temps et l'espace du travail et le temps et l'espace du loisir étaient rompus. Travail et loisir, vie active et vacance se nouent de façon intime et étroite de telle sorte que nous recomposons autrement notre existence : nous lui donnons une forme nouvelle où le travail et le divertissement, la contrainte et le plaisir, le temps occupé et le temps libre, la vie citadine et l'envie de nature, les constructions humaines et le jeu des éléments (mer, air ciel terre) s'entremêlent et se constituent ensemble. On peut parfaitement envisager cette aspiration et sa réalisation comme la naissance d'un nouvel art de vivre, art de vivre compris comme une nouvelle et nécessaire alliance de l'homme et de la nature.

Bien entendu, cette ambition se heurte à de nombreux obstacles. Cette économie nouvelle des rapports entre l'homme et la nature implique une capacité des hommes à respecter cette nature qu'ils investissent afin de lui conserver les qualités qui nous ont conduit à vouloir y vivre. De ce point de vue, le tourisme et son industrie peuvent être, quand leur développement n'est pas pensé et subordonné à des normes sociales, humaines et écologiques définies, une source de ravages et de désordres à venir. Elle implique aussi sans doute la capacité à évaluer le juste rapport entre un espace délimité et le nombre d'habitants qui peut l'occuper. On peut imaginer que certains seuils étant passés, le nombre d'habitants, par la promiscuité qu'il induit, engendre presque naturellement des perturbations et des maux qu'on avait pu jusqu'alors éviter ou limiter. De même qu'il y a des équilibres écologiques à préserver, sans doute y a-t-il des équilibres humains à préserver.

Pour appuyer ce propos et puis aussi pour terminer cet essai de réflexion sur un phénomène original, le désir du rivage, je relèverais un paradoxe, peut-être inextricable, en tous cas redoutable, paradoxe qui résulte de la séduction toujours plus forte que les bords de mer opèrent sur nos contemporains.

Le paradoxe veut que nous cherchions un lieu « idéal » qui rompe avec la vie citadine ordinaire et ses plaies : promiscuité, pollution, absence de la nature, bruit, stress, embouteillages... mais que si tous nous cherchons ce lieu « idéal » au même endroit et que nous nous y installons, pour un  nombre conséquent d'entre nous du moins, eh bien progressivement ce lieu « idéal » va se mettre à ressembler ce que nous fuyions : il va sous l'effet de l'accroissement de la population perdre ses qualités spécifiques et sa douceur de vivre pour tomber lui aussi sous le coup de la promiscuité, du bruit, de la pollution, des embouteillages... Comme si l'ailleurs que nous cherchons était destiné à toujours demeurer ailleurs.

La nature elle-même qui caractérise cet endroit va changer de visage et être pensée, conçue, aménagée en vue d'accueillir toujours plus de monde et selon des critères qui privilégieront le retour sur investissements : on transforme le lieu pour en faire un espace de rentabilité, de profits. Le géographe et penseur anarchiste Elisée Reclus (1830-1905), dans un article intitulé Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes, avait observé et décrit d'une plume acérée ce phénomène :

« Si la vapeur apporte dans les villes des foules incessamment grandissantes, d’un autre côté elle remporte dans les campagnes un nombre de plus en plus considérable de citadins qui vont pour un temps respirer la libre atmosphère et se rafraîchir la pensée à la vue des fleurs et de la verdure. Les riches, maîtres de se créer des loisirs à leur gré, peuvent échapper aux occupations ou aux fatigants plaisirs de la ville pendant des mois entiers. Il en est même qui résident à la campagne, et ne font dans leurs maisons des grandes cités que des apparitions fugitives. Quant aux travailleurs de toute espèce qui ne peuvent s’éloigner pour longtemps à cause des exigences de la vie journalière, la plupart d’entre eux n’en arrachent pas moins à leurs occupations le répit nécessaire pour aller visiter les champs. Les plus favorisés se donnent des semaines de congé qu’ils vont passer loin de la capitale, dans les montagnes ou sur le bord de la mer. Ceux qui sont le plus asservis par leur travail se bornent à fuir de temps en temps pendant quelques heures l’étroit horizon des rues accoutumées, et l’on sait qu’ils profitent avec bonheur de leurs jours de fête quand la température est douce et que le ciel est pur : alors chaque arbre des bois voisins des grandes villes abrite une famille joyeuse. (...)  Malheureusement, ce reflux des villes vers l’extérieur ne s’opère pas sans enlaidir les campagnes : non seulement les détritus de toute espèce encombrent l’espace intermédiaire compris entre les cités et les champs ; mais chose plus grave encore, la spéculation s’empare de tous les sites charmants du voisinage, elle les divise en lots rectangulaires, les enclôt de murailles uniformes, puis y construit par centaines et par milliers des maisonnettes prétentieuses. Pour les promeneurs errant par les chemins boueux dans ces prétendues campagnes, la nature n’est représentée que par les arbustes taillés et les massifs de fleurs qu’on entrevoit à travers les grilles. Sur le bord de la mer, les falaises les plus pittoresques, les plages les plus charmantes sont aussi en maints endroits accaparées soit par des propriétaires jaloux, soit par des spéculateurs qui apprécient les beautés de la nature à la manière des changeurs évaluant un lingot d’or. Dans les régions de montagnes fréquemment visitées, la même rage d’appropriation s’empare des habitants : les paysages sont découpés en carrés et vendu au plus fort enchérisseur ; chaque curiosité naturelle, le rocher, la grotte, la cascade, la fente d’un glacier, tout, jusqu’au bruit de l’écho, peut devenir propriété particulière. Des entrepreneurs afferment les cataractes, les entourent de barrières en planches pour empêcher les voyageurs non-payants de contempler le tumulte des eaux, puis, à force de réclames, transforment en beaux écus sonnants la lumière qui se joue dans les gouttelettes brisées et le souffle du vent qui déploie dans l’espace des écharpes de vapeurs. »

La logique strictement économique si prégnante de nos jours qu'elle semble ne laisser rien prospérer et croître hors de ses règles et impératifs porte en elle l'échec de l'accomplissement que nous poursuivons tous et qui, pour renouer avec mes remarques initiales, tient en une quête de la vie heureuse. A cet égard, ne semble-t-il pas urgent de militer et de s'engager pour un projet politique qui fasse du bonheur son objet et sa fin propres ?

C'est en tous cas ainsi que je comprends l'action de l'association ADALA, comme un effort pour penser et préserver une forme de vie heureuse sur le littoral.

Je les remercie chaleureusement de m'avoir donné l'occasion, par leur invitation, de participer modestement à cet effort et je vous remercie de votre attention.

 

Christophe Lamoure.

Je serais heureux de bénéficier des remarques, précisions questions ou réflexions des internautes, lecteurs de ce texte. Pour ce faire, il vous suffit de m'envoyer un courriel à l'adresse suivante : christophe.lamoure@laposte.net



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